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Quand l’« arbre des allégations » cache la « forêt des sucres »…

Non aux allégations conférant une image « santé » à des produits alimentaires riches en sucres ajoutés

Est-il acceptable que des produits alimentaires se donnent une image santé sur la base de quelques allégations et, par contre, masquent la réalité de leur teneur très élevée en sucres (et notamment en sucres ajoutés) en refusant d’afficher la nouvelle version du Nutri-Score qui permet aux consommateurs de savoir que pour leur santé, ces produits ne doivent pas être consommés en grandes quantités ou trop fréquemment ?
C’est pourtant ce qui se passe, entre autres, avec les yaourts à boire (Actimel, Activia, Danonino) et les boissons protéinées (HiPro) fabriqués par Danone.

Il suffit de regarder les emballages ou les sites internet de présentation ou de vente de ces produits pour voir ce qui est mis en avant et ce qui est plutôt masqué :

Les sites Actimel, Activia et Danonino, ne présentent pas dans leurs pages générales, celle qui sont directement accessibles, la teneur en sucres des différents produits, alors que sont mis en avant spécifiquement et en gros caractères, leurs teneurs en protéines et calcium ou le fait que ce sont des sources de calcium, vitamines B6 et D et de protéines, qu’ils ne contiennent pas de gluten, ni de colorants et qu’ils apportent des ferments actifs…. Il faut cliquer sur « Voir toutes les informations nutritionnelles » pour retrouver dans le tableau nutritionnel qui s’affiche, la teneur en glucides, dont la quantité totale de sucres au milieu de nombreuses autres données

Tout cela questionne quant à la volonté Danone de fournir une réelle transparence sur la composition nutritionnelle de leurs yaourts à boire, et notamment sur les éléments défavorables qu’ils contiennent afin de ne pas « ternir » l’image de ces produits aux yeux des consommateurs soucieux de leur santé. Cela semble constituer une explication au refus de Danone d’afficher sur ces produits, la nouvelle version du Nutri-Score qui les classe légitimement dans les catégories D ou E, compte-tenu de leurs teneurs élevées en sucres (seules les versions nature, sans sucres ajoutés et qui ne contiennent que le sucre natif du lait, restent classées B et celles qui en contiennent peu sont classées C).

La figure suivante présente ce que serait l’affichage du Nutri-Score dans sa nouvelle version si Danone acceptait de jouer le jeu de la transparence sur la composition nutritionnelle de ses produits (quelques exemples):

Cette ambivalence (mise en avant d’arguments « santé » vs information masquée sur le taux de sucres) atteint un paroxysme avec les dernières versions des Actimel, les « Actimel+ Triple action », mis sur le marché par Danone en septembre 2024 (quelques jours après l’annonce de leur refus d’afficher le Nutri-Score mis à jour par les scientifiques). Voici ce que l’on peut lire en gros caractères sur les emballages de ces nouveaux produits : « 20 milliards de ferments L.casei Danone » ;  « ce produit vous aide à rester au top de votre forme à travers 3 actions : le soutien du système immunitaire grâce à la vitamine D ; la protection des cellules contre le stress oxydatif pour délivrer des propriétés antioxydantes grâce à la vitamine C ; la réduction de la fatigue grâce au magnésium. »


En fait, ces produits mettent en avant sur leurs emballages, de façon très explicite, des allégations qui s’appuient non pas sur des effets démontrés sur la santé des produits eux-mêmes (qui n’ont jamais été réellement testés et encore moins démontrés), mais indirectement au travers d’effets potentiels de quelques vitamines, minéraux et autres constituants en lesquels ils ont été enrichis. En outre, la présentation des éléments est quelque peu confusante, car les allégations santé génériques figurant sur les emballages ne sont pas, en fait, liés aux fameux ferments Lactobacillus Casei, qu’Actimel laisse entendre comme étant un composé original d’intérêt, mais au fait que ces produits sont enrichis en vitamines B6 et D et en magnésium (des nutriments que l’on trouve, par ailleurs, dans une alimentation équilibrée) qui interviennent dans diverses fonctions physiologiques. Ces allégations générales sont, certes, autorisées en Europe pour ces vitamines et minéraux, mais la démonstration d’un effet bénéfique sur la santé des produits auxquels ils ont été ajoutés n’a jamais été démontrée. Par ailleurs, l’Autorité Européenne de Sécurité Sanitaire des Aliments (EFSA) n’a jamais reconnu ni autorisé la moindre allégation-santé pour Lactobacillus casei. Les arguments sous-tendant ces effets ont été considérés comme non démonstratifs (au point que Danone n’a même pas souhaité re-présenter son dossier à l’EFSA, ce qui interroge sur la confiance que l’entreprise accorde à son propre argumentaire). 

Si les différents bénéfices santé annoncés de ces produits ne sont pas scientifiquement reconnus, les effets délétères d’un apport élevé en sucres sont, quant à eux, parfaitement démontrés. Or, les différentes versions de ces Actimel+ Triple Action (Pêche/Passion et Fraise/Grenade) contiennent, comme plusieurs autres Actimel déjà présents sur le marché, des quantités de sucres importantes (10,8 g de sucre/100ml dont une partie importante de sucres ajoutés), c’est-à-dire autant, voire plus de sucres que d’autres boissons sucrées : par exemple le Coca-cola classique contient 10 g de sucre/100ml, Capri-Sun, 7 à 10 g de sucre/100ml et Oasis, 7 à 9 g de sucre/100ml selon les versions.


Les allégations portant sur les micronutriments utilisés sur ces produits sont autorisées par la législation européenne qui date de 2006, (règlement CE n°1924/2006 sur les allégations nutritionnelles et de santé). Bien entendu, il est reconnu que ces nutriments participent à de multiples fonctions physiologiques et que des vraies carences en ces substances auraient des effets néfastes sur le fonctionnement du système immunitaire et sur la santé plus généralement. Mais en France, les carences sont exceptionnelles en population générale, même si on observe, pour la vitamine D des déficiences modérées dans certains groupes de populations. Rien ne permet de penser qu’un apport supplémentaire en ces nutriments chez des individus non carencés en population générale, puisse avoir un réel bénéfice santé. Les nutriments et autres éléments antioxydants vantés sur les emballages sont naturellement présents dans les fruits et légumes (notamment la vitamine C) et dans une multitude d’aliments pas ou peu transformés (céréales complètes, poissons, légumineuses, fruits à coque…). Il n’existe d’ailleurs, ni en France ni en Europe, aucune directive de santé publique officielle qui recommande le recours aux aliments enrichis en antioxydants. Au contraire, il est considéré que cela pourrait détourner des consommateurs, faussement rassurés, des aliments qui sont des sources naturelles de ces composés bioactifs au sein de leurs matrices d’origine, comme les fruits et légumes dont la consommation est promue par les recommandations des autorités de santé publique en France et à l’international.

De nombreux aliments dont la consommation est favorable à la santé (fruits et légumes, produits céréaliers complets, poissons…) sans être enrichis sont des sources naturelles et importantes de ces vitamines et minéraux (et de bien d’autres). Ce sont ces aliments qui font l’objet de recommandations de santé publique pour la population, et non pas les yaourts à boire sucrés ou les boissons protéinées.

En ce qui concerne le fait de pouvoir valoriser des allégations sur des produits qui n’ont pas une composition nutritionnelle favorable à la santé, il est intéressant de noter que l’article 4 du règlement européen n° 1924/2006 sur les allégations prévoyait que la Commission européenne définisse, avant fin 2009, des profils nutritionnels (intégrant notamment la teneur en sucre, sel, matières grasses, acides gras saturés et acides gras trans) pour caractériser les produits ayant un profil nutritionnel favorable pouvant autoriser la présence d’allégations (par exemple telles que celles avancées par Actimel sur les défenses immunitaires ou la fatigue). Il s’agissait d’éviter qu’une allégation ne puisse masquer la composition nutritionnelle défavorable d’un aliment, ce qui pourrait induire en erreur le consommateur. Malheureusement du fait de la pression des lobbys agroalimentaires, alors que ce règlement a été adopté il y a plus de dix-huit ans par le Parlement européen, il reste toujours inappliqué en l’absence de définition de ce que serait ce profil nutritionnel au niveau européen ! Ceci explique pourquoi Danone peut encore aujourd’hui valoriser des allégations sur les emballages des Actimel, malgré des teneurs en sucres très élevées. Cette situation est totalement inacceptable en termes de santé publique.

Les promesses santé de ces produits apparaissent donc surtout comme de purs arguments marketing dont on peut considérer qu’ils sont d’autant plus confusants pour les consommateurs qu’ils ne s’accompagnent pas d’une information valide sur la réalité de la composition nutritionnelle globale de ces aliments (défavorable du fait de leur teneur élevée en sucres) que leur donnerait le Nutri-Score dans sa version mise à jour et validée scientifiquement. Confusante, voire trompeuse, cette stratégie semble efficace en termes de business. Le marché des yaourts à boire est en pleine expansion en France et dans le monde. Activia, Actimel et Danonino à boire sont des produits phares du portefeuille de Danone. Donner une coloration « santé » aux produits permet de séduire une plus large population et de se démarquer de concurrents. Et cela fonctionne apparemment ! Actimel est aujourd’hui consommé par 4 millions de foyers en France (et 32 millions dans le monde) et dégage un chiffre d’affaires de plus de 101 millions d’euros avec une croissance de plus de 13% sur une année. Les ventes d’Actimel en unité sont même en progression de 2%, chiffre d‘autant plus intéressant que la consommation alimentaire ralentit globalement. Et ces produits bien marketés ont une rentabilité particulièrement intéressante. Le prix au kilo des Actimel est au moins deux fois plus élevé que celui des formes de yaourts traditionnels que la marque commercialise.

En outre, il faut garder à l’esprit que les Actimel sont des aliments ultra-transformés (classés NOVA4) dans lesquels on retrouve de nombreux additifs et autres ingrédients industriels (dextrose, amidons modifiés, acide citrique, arômes, épaississants, édulcorants…).


Enfin, à la différence des yaourts solides qui sont consommés en général dans le cadre d’un repas, les yaourts à boire sont, quant à eux, positionnés sur le créneau des encas et donc consommés potentiellement hors des repas (ils peuvent être considérés comme des snacks liquides). Ils ont été créés pour être pratiques à consommer (pas de cuillère nécessaire) et leurs formes aromatisées (sucrées) sont particulièrement attractives, notamment pour les enfants et les adolescents. Tous ces éléments favorisent leur consommation hors repas et au long de la journée. La mise en avant d’allégations laissent à penser qu’ils ont un intérêt nutritionnel et/ou santé, alors qu’au contraire, du point de vue santé, il faut plutôt en limiter la consommation pour les formes les plus sucrées .

Au total, la mise en avant d’arguments qui visent à donner une image santé à des produits tout en occultant une information utile sur leurs teneurs élevées en sucres, défavorables à la santé, ne permet pas d’éclairer les consommateurs sur le bon usage de leur consommation. Il apparaît indispensable de faire évoluer la législation pour protéger les consommateurs d’un marketing intensif usant de cette stratégie. On ne peut accepter que les seuls arguments marketing l’emportent sur la santé des consommateurs et la santé publique.

Ce texte est signé par :

  • Pr Serge Hercberg, Professeur des Universités – Praticien Hospitalier (PUPH), Professeur émérite de Nutrition, Université Sorbonne Paris Nord
  • Dr Mathilde Touvier, Directrice de Recherche INSERM, Directrice de l’Equipe de Recherche en Epidémiologie Nutritionnelle/CRESS
  • Pr Chantal Julia, Professeur des Universités – Praticien Hospitalier, Professeur de Nutrition (PUPH), Département de Santé Publique Group Hospitalier de Paris Nord
  • Dr Mélanie Deschasaux-Tanguy, Chargée de Recherche INSERM Nutrition, EREN/CRESS
  • Pr Boris Hansel, Professeur des Universités – Praticien Hospitalier (PUPH), Endocrinologie-diabétologie et nutrition, Université Paris Cité, Hôpital Bichat Claude-Bernard, Paris
  • Pr Claire Carette, Professeur des Universités – Praticien Hospitalier (PUPH), Médecin spécialiste du Diabète et de l’Obésité, Professeure de Nutrition, APHP, Université Paris Cité   
  • Pr Pierre Dechelotte, Professeur des Universités – Praticien Hospitalier, PUPH en Nutrition, CHU et Université de Rouen, UMR INSERM1073
  • Pr Pierre Henri Ducluzeau, Professeur des Universités – Praticien Hospitalier, PUPH, Diabétologue-Nutritionniste, CHU de Tours
  • Pr Roberto Mallone, Professeur des Universités – Praticien Hospitalier, PUPH Université Paris Cité et Diabétologie Hôpital Cochin, Paris
  • Pr Nathalie Le Moullec, Professeur des Universités – Praticien Hospitalier, Nutrition, CHU La Réunion
  • Pr Jean Claude Desport, Professeur Emérite de nutrition, Centre de Ressources en Nutrition (CERENUT), Nouvelle Aquitaine, Isle, Inserm U1094/IRD U170, Faculté de Médecine, Limoges
  • Dr Pilar Galan, Epidémiologiste de la nutrition ; Directrice de Recherche honoraire INRAE, EREN/CRESS
  • Dr Muriel Coupaye, Endocrinologue, diabétologue et nutritionniste, Hôpital Louis- Mourier, Colombes
  • Dr Vanessa Cottet, Maitre de Conférence des Universités-Praticien Hospitalier en Nutrition, UFR des Sciences de Santé Dijon, CHU Dijon-Bourgogne, INSERM U1231/CIC1432
  • Dr Valentina Andreeva, enseignant-chercheur en nutrition, Université Sorbonne Paris Nord, EREN/CRESS
  • Ghislain Grodard-Humbert, Président de l’Association Française des Diététiciens Nutritionnistes (AFDN) 
  • Pr Jean-Claude Carel, , Professeur des Universités – Praticien Hospitalier Professeur de Pédiatrie, Université Paris Cité, Service d’Endocrinologie Diabétologie Pédiatrique & INSERM NeuroDiderot, Hôpital Universitaire Robert-Debré, Paris
  • Pr Noël Peretti, Professeur des Universités – Praticien Hospitalier, Chef de service Nutrition Pédiatrique, Hospices Civils de Lyon  
  • Dr Arnaud De Luca, Pédiatre nutritionniste, CHU Tours, Responsable du Centre Spécialisé de l’Obésité (CSO) de Tours, Secrétaire Général de la Société Francophone, Nutrition Clinique et Métabolisme (SFNCM) 
  • Pr Daniel Floret, Professeur des Universités – Praticien Hospitalier, Professeur Emérite de Pédiatrie, Université Claude Bernard Lyon1
  • Pr Rachel Reynaud, Professeur des Universités – Praticien Hospitalier, Service de Pédiatrie Multidisciplinaire, CHU Timone Enfants Marseille, Centre Spécialisé Obésité Sévère et Compliquée PACA Ouest
  • Dr Véronique Nègre, Médecin des hôpitaux – Pédiatre, Coordination médicale des Centres Spécialisés Obésité PACA, Présidente Association pour la Prévention et la prise en charge de l’Obésité en Pédiatrie
  • Pr Brigitte Delemer, Professeur des Universités – Praticien Hospitalier, PUPH Endocrinologie, Diabète, Maladies Métaboliques au CHU de Reims
  • Pr Emmanuel Cosson, Professeur des Universités – Praticien Hospitalier, PUPH en  Endocrinologie et Métabolisme, APHP-HUPSSD
  • Pr Philippe Chanson, Professeur Émérite Université Paris-Saclay, Service d’Endocrinologie, Hôpital Bicêtre, Assistance Publique Hôpitaux de Paris
  • Dr Annick Fontbonne, médecin épidémiologiste (diabète/obésité), chercheuse INSERM retraitée
  • Dr Yves Martin-Prevel, Directeur de Recherche à l’IRD, Epidémiologiste en nutrition de santé publique, Montpellier
  • Pr Didier Courbet, Professeur de sciences de l’information et de la communication, Université Aix-Marseille
  • Pr Rebecca Shankland, Professeur de psychologie, Université Lyon 2, Membre de l’Institut Universitaire de France
  • Dr Stéphane Besançon, Directeur ONG Santé Diabète et Professeur associé en global health au Conservatoire National des Arts et Métiers
  • Dr Pierre Senesse, Responsable de l’Unité Transversale de Nutrition Clinique, Institut du Cancer de Montpellier
  • Pr Michel Narce, Professeur Émérite, Physiologie de la Nutrition; Inserm/Université Bourgogne Europe
  • Dr Alice Grenier, Médecin coordonnatrice Centre Spécialisé Obésité (CSO), CHU de Bordeaux et Réseau de Prévention et de Prise en charge de l’Obésité Pédiatrique (RéPPOP) Aquitaine
  • Dr Amandine Diserbo, Médecin coordonnateur Prévention et Prise en charge de l’Obésité Pédiatrique, RéPPOP 38
  • Pr Franck Carbonnel, Professeur des Universités – Praticien Hospitalier, Chef du Service de Gastroentérologie, Hôpital de Bicêtre, Assistance Publique- Hôpitaux de Paris, Université Paris Saclay, INSERM U1018
  • Pr David Laharie, Professeur des Universités – Praticien Hospitalier, Professeur de Gastroentérologie CHU de Bordeaux